Mary WOLLSTONECRAFT
Défense des droits de la femme
Petite bibliothèque Payot, Février 2005
Notice de Claudine Cavalier


 

C’est une initiative particulièrement bienvenue des éditions Payot que de mettre enfin à la disposition du public français une traduction de la Défense des droits de la femme de Mary Wollstonecraft : cet essai, unique par son enthousiasme et son radicalisme, qui fit date dans l’histoire du féminisme et bénéficia dès sa parution en 1792 d’un succès et d’une diffusion exceptionnels, n’était plus disponible en langue française depuis sa première traduction qui date de l’année même de sa publication.

L’ouvrage de Wollstonecraft est exceptionnel à plusieurs titres : s’il est le premier traité systématique consacré aux droits des femmes en tant que telles, il est aussi, de loin, le plus extrémiste dans ses positions et le plus révolutionnaire au sens fort du mot, avant les avancées du XXème siècle. Son auteur, en associant indissolublement accès au droit des femmes et Révolution, c’est-à-dire renversement complet et refondation sur des bases neuves de la société, témoigne d’une redoutable lucidité, qui lui donne aujourd’hui encore une actualité et un potentiel subversif que ne possède pas, par exemple, son émule française Olympe de Gouges. En effet, sa dénonciation radicale d’un ordre social perverti, fondé sur un discours et des pratiques d’infériorisation de la femme destinés à masquer d’une fausse bienveillance la réalité crue de son aliénation sexuelle, sociale et économique n’a guère pris de rides. Sa démonstration de l’intériorisation par la plupart des femmes des prétendus « idéaux » qui les enchaînent dans leur rôle de servantes des hommes et des conséquences de cet état de choses reste d’une modernité surprenante. A ce titre, la critique de la thèse rousseauiste de la naturalité de l’infériorité féminine est d’une audace étonnante pour l’époque. Mais c’est surtout la façon dont Wollstonecraft affirme la solidarité foncière de tous les exploités, sur quelque base que se fonde leur exploitation, sexe, couleur, richesse ou religion, qui constitue le point le plus fort de l’ouvrage, car elle expose avec netteté le ressort fondamental de toute domination : la production d’une idéologie justificative et l’infiltration de la conscience des exploités eux-mêmes par un discours générateur d’aliénation. La revendication d’une autonomie et d’un accès au droit entier pour la femme, fondés sur son accès naturel à la raison et à la vertu, vaut de la sorte pour tous les êtres qu’une idéologie prétend rabaisser pour mieux les opprimer.

Il est d’autant plus regrettable que la nouvelle traduction, dûe à Marie-Françoise Cachin, soit incomplète et munie d’une introduction pour le moins curieuse. Certes, l’essai de Wollstonecraft n’est pas un chef d’oeuvre sur le plan strictement littéraire, et il a souffert d’avoir été composé trop rapidement : son auteur elle-même le reconnaissait. Toutefois, on est en droit de s’étonner de ce que ses défauts, somme toute mineurs au vu de l’importance historique de l’ouvrage, aient autorisé sa traductrice à le tronquer comme elle l’a fait. L’introduction, trop courte, offre quant à elle une présentation condescendante du livre et de son auteur : Marie-Françoise Cachin mêle à des considérations étonnamment moralisatrices, voire puritaines (Wollstonecraft se voit reprocher sa vie irrégulière comme aux plus beaux jours du XIXème siècle) des notations réprobatrices sur les difficultés de la vie sentimentale de la jeune femme, accusée d’avoir souffert dans ses amours, d’avoir fait preuve de fragilité, d’angoisse et d’avoir été, somme toute, incapable de vivre à la hauteur de ses théories. On reste confondu devant une telle sévérité de jugement, qui confine au simplisme : est-ce le fruit d’une incapacité à accorder aux êtres un minimum de complexité psychologique ? La traductrice ne parait ni admettre que Wollstonecraft ait pu être à la fois une théoricienne hardie et brillante de l’aliénation féminine et une femme blessée par un ordre social et mental inique face auquel elle dut souvent abdiquer, ni comprendre que c’est justement de sa propre expérience intime de l’écrasement psychologique et social qu’elle a tiré le meilleur et le plus vivant de sa  théorie. Toutefois ces défauts, peut-être dus à la brièveté des pages de l’introduction, ne suffisent pas à ôter au livre son intérêt.


© Claudine Cavalier 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794